La « diplomatie de l’eau » en Asie centrale

Quelle diplomatie pour l’or bleu ?

L’AXE KAZAKHSTAN-OUZBÉKISTAN AU CŒUR D’UNE NOUVELLE GUERRE FROIDE

LE CONTEXTE : QUAND L’EAU DEVIENT UNE QUESTION DE SÉCURITÉ NATIONALE

Il existe en géopolitique un concept que les diplomates redoutent de plus en plus. La « diplomatie de l’eau ». Contrairement à la diplomatie classique, qui elle, s’articule autour d’alliances militaires ou d’accords commerciaux. La diplomatie de l’eau désigne l’ensemble des négociations, pressions et stratégies que les États déploient pour contrôler, partager ou monopoliser une ressource hydrique transfrontalière. En d’autres termes, c’est la politique étrangère d’un État dictée non plus par ses frontières terrestres, mais par le lit de ses fleuves.

En Asie centrale, cette notion n’est pas abstraite. Elle est quotidienne, vitale et, en 2026, plus explosive que jamais.

Le Kirghizistan, est souvent décrit comme le principal « château d’eau » de la région. Il génère environ 50 milliards de mètres cubes d’eau par an. Pourtant, le pays n’en utilise qu’une fraction au niveau national et achemine le reste vers les pays voisins. Le reste étant acheminé vers les pays voisins, notamment l’Ouzbékistan, le Kazakhstan et le Tadjikistan. Or, au fil des décennies, les États d’Asie centrale font face à des défis similaires. De ce fait, une gestion durable des faibles ressources en eau et une coopération transfrontalière dans ce domaine restent des chantiers non aboutis depuis leur indépendance en 1991.  

2026 : Une année de bascule pour la région

C’est dans ce contexte déjà fragile que deux crises simultanées s’enchaînent en 2026. D’une part, la phase critique du projet de l’AFD et de l’UNICEF sur la mer d’Aral. Et d’autre part la mise en service progressive du canal de Qosh Tepa. Construit par les Talibans en Afghanistan. Par conséquent, l’axe Kazakhstan-Ouzbékistan se retrouve au centre de la tempête.

LA MER D’ARAL : UNE CATASTROPHE HUMANITAIRE, UN LABORATOIRE DIPLOMATIQUE

Les experts citent souvent la mer d’Aral comme la plus grande catastrophe environnementale d’origine humaine de l’histoire moderne. Elle était le quatrième plus grand lac du monde jusque dans les années 1960. Une gestion intensive et inadéquate de la ressource en eau a entraîné une réduction drastique de sa superficie. Toutefois, une gestion inadéquate a réduit sa superficie de 67 000 à 4 000 km² en quarante ans. L’irrigation à grande échelle, principalement pour la production cotonnière soviétique, a littéralement saigné les deux fleuves nourriciers de la mer. L’Amou-Daria au sud et le Syr-Daria au nord.  

Aujourd’hui, la situation est clivée géographiquement et diplomatiquement. La pollution et l’assèchement condamnent quasiment toute la partie sud en Ouzbékistan. Mais la petite zone au nord, côté kazakh, peut encore être partiellement sauvée. Cette asymétrie entre les deux voisins structure toute la relation Kazakhstan-Ouzbékistan.

Le projet AFD-UNICEF : 

 Face à ce drame écologique, la communauté internationale s’est mobilisée. L’Agence Française de Développement (AFD) et l’UNICEF ont structuré un programme commun au sein du Fonds International pour le Sauvetage de la Mer d’Aral (FISMA). L’organisation régionale de coopération sur ce sujet. Le projet comprend une analyse détaillée des besoins en eau de sous-bassins versants pilotes du bassin de la mer d’Aral au Kazakhstan et en Ouzbékistan. Grâce à des cartographies permettant de définir les besoins réels des usagers agricoles. À terme, il vise à faire évoluer les cadres réglementaires nationaux encadrant les régimes d’irrigation. En adaptant les pratiques et les cultures à la raréfaction croissante de l’eau. L’UNICEF met en œuvre l’initiative éducative visant à sensibiliser les élèves des écoles du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan à la nécessité de préserver les ressources en eau. 

Sur le plan régional, le projet d’appui à l’IFAS via une subvention de 2 millions d’euros est en cours d’exécution. Soutenant des travaux d’analyse détaillés des besoins en eau au Kazakhstan et en Ouzbékistan. Ce montant, modeste au regard de l’enjeu, symbolise néanmoins l’entrée officielle de la France dans la diplomatie de l’eau centrasiatique.  

L’AFGHANISTAN COMME DÉTONATEUR RÉGIONAL

Qu’est-ce que le canal de Qosh Tepa ?

Le canal de Qosh Tepa est un projet colossal lancé par le régime taliban en mars 2022 dans le nord de l’Afghanistan. Ce canal de 285 km de long vise à irriguer les provinces de Balkh, Jowzjan et Faryab. Renforçant ainsi la sécurité alimentaire et réduisant la dépendance aux importations dans un pays marqué par des décennies de guerre. Les Talibans espèrent que le canal contribuera à revitaliser le secteur agricole du pays. En effet, frappé par la sécheresse, qui emploie environ 90 % des Afghans. Les responsables talibans comptent également sur le canal pour réduire la dépendance économique au trafic de drogue, qui représentait environ 15 % du PIB du pays en 2021. Kaboul présente le projet comme un symbole de souveraineté nationale et de renaissance économique. 

Une menace existentielle pour l’Ouzbékistan

Pour les pays situés en aval (L’Ouzbékistan et le Turkménistan), cela soulève des inquiétudes quant à l’approvisionnement futur en eau de ces nations.  Pour l’Ouzbékistan en particulier, l’agriculture représente le principal consommateur de ressources en eau, avec environ 90 % de la consommation totale. Et contribue à hauteur de 17 % au PIB du pays. Une réduction durable du débit de l’Amou-Daria serait une menace existentielle pour l’économie ouzbèke.  

La situation est rendue extraordinairement complexe par un fait politique majeur. Ni l’Ouzbékistan ni le Turkménistan n’ont reconnu officiellement le régime taliban. Par ailleurs, l’Afghanistan n’est signataire d’aucun traité sur les eaux transfrontalières avec l’Asie centrale.  Bien que les Talibans affirment publiquement être ouverts au dialogue. Ils soulignent également que le canal est une question nationale et qu’ils décideront eux-mêmes de la manière d’utiliser leurs propres ressources en eau.  

Le Sommet écologique régional de 2026 : 

Vers une solidarité environnementale : Le Sommet d’Astana

En avril 2026, les cinq États d’Asie centrale se sont réunis à Astana pour le Sommet Écologique Régional 2026 (RES 2026). Le principal résultat du sommet a été la signature d’une déclaration conjointe sur la « solidarité environnementale de l’Asie centrale », adoptée par les dirigeants régionaux. Ainsi, ce document engage les pays tels que l’Ouzbékistan, Kirghizstan, Turkménistan, Tadjikistan et Kazakhstan à élaborer des positions et des solutions communes sur les questions environnementales susceptibles de compromettre la stabilité de la région.  

La création d’une agence internationale de l’eau au sein des Nations Unies a aussi été proposé. Soulignant que « la sécurité de l’eau est d’une importance cruciale pour le Kazakhstan et l’ensemble de la région ». Cette initiative a reçu le soutien des autres dirigeants centrasiatiques, un signal fort, mais dont la concrétisation reste à démontrer.  

CONCLUSION : L’AVÈNEMENT D’UNE GUERRE FROIDE

La situation en 2026 est celle d’un système sous pression maximale. D’un côté, des progrès réels avec la coopération Kazakhstan-Ouzbékistan et engagement international croissant. De l’autre, des risques existentiels avec le canal de Qosh Tepa qui avance sans cadre juridique contraignant, le changement climatique accélère la fonte des glaciers qui alimentent l’Amou-Daria et le Syr-Daria, et l’Afghanistan est pris dans une logique de confrontation avec le Pakistan qui rend toute médiation régionale encore plus complexe.

Le scénario d’une « guerre froide de l’eau », faite de pressions unilatérales, d’accords bilatéraux exclusifs et de surenchère diplomatique, est, bien réel. La question n’est plus de savoir si cette région deviendra un théâtre de tensions hydriques, mais qui parviendra à en écrire les règles.

SOURCES

Camille Moschetto

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